1) Si la situation au Mali
inquiétait depuis plusieurs mois, la France s'y est impliquée de manière
soudaine et massive. Quel bilan à chaud peut-on dresser du lancement de cette
opération "Serval"?
Sénateur Jacques Gautier : diplomatiquement, la France a
répondu, dans l’urgence, à la demande d’un État ami et dans le respect du droit
international. Opérationnellement, cette intervention peut d’ores et déjà être
considérée comme un succès. Les "buts de guerre" ont été atteints
et au-delà. Il s’agissait de stopper l’avancée éclair des insurgés jihadistes
sur Bamako. C’est fait ! Tout l’enjeu des semaines qui viennent est de
permettre aux troupes maliennes soutenues par les forces de la MISMA de
reprendre le contrôle de leur territoire et d’en assurer l’intégrité. Les
forces françaises n'ont pas vocation à rester au Mali, il appartient maintenant
aux autorités maliennes de concevoir une feuille de route réaliste sur la
refondation démocratique et le développement du pays avec un soutien financier
international.
Militairement, le bilan que l’on peut tirer de cette intervention à
chaud est très positif, puisque les forces armées françaises ont fait preuve
d’un grand sens de l’anticipation. Depuis plusieurs mois, elles étudiaient la
situation dans cette partie du Mali. Cela leur a permis, le moment venu, et
lorsque le pouvoir exécutif l’a décidé, d’intervenir avec une grande
réactivité. L’armée de l’air et les forces spéciales ont réagi instantanément à
l’ordre du chef de l’État. Lors de l’entrée en premier, quatre Rafale ont
exécuté à partir de la base de Saint-Dizier le raid le plus long et le plus
complexe de toute l’histoire de l’armée de l’air. Enfin, l’utilité de forces
prépositionnées a été démontrée une fois de plus et il faudra en tenir compte
dans le Livre blanc en cours de rédaction. J’ajouterai que cette intervention a
démontré, une fois de plus, l’importance des hélicoptères de combat et la
nécessité d’avoir des troupes terrestres bien équipées et bien entraînées. Tout
commence et tout finit au sol…
Anticipation, réactivité, agilité. Ce sont les trois maîtres mots que je
retiens pour cette intervention. Maintenant, il faudra tirer les leçons de
l’Afghanistan et former au plus vite les forces maliennes et celles de la
MISMA. C’est le rôle de la mission EUTM Mali.
2) Soutenue par tous, la
France semble pourtant se retrouver bien seule dans cette opération.
"Serval" serait-elle un révélateur des limites de l'Europe de la
Défense ?
Sénateur Daniel Reiner : on ne peut pas dire que la France soit
restée seule puisqu’elle a reçu un soutien politique unanime et une aide militaire
significative aussi bien de nos amis britanniques et américains que de nos
autres alliés européens. Chacun l’a fait avec ses moyens, et en respectant les
contraintes de son processus décisionnel. Aussi bien dans l’opération Serval,
que dans EUTM Mali, de nombreux pays européens participent et ont fait des
propositions intéressantes. Il ne s’agit pas seulement des
"habitués" puisque dans EUTM, les pays d’Europe de l’est ont
quasiment tous fait une proposition. Les "petits" pays européens
(Luxembourg, Chypre, Lituanie, Lettonie, Estonie) ont aussi répondu présent.
Les pays nordiques, dont la Norvège qui n’est pas membre de l’Union, ont fait
une proposition groupée et même l’Irlande qui est neutre a tenu à proposer une
équipe.
Alors c’est vrai, ce sont les troupes françaises qui sont au feu.
Mais c’est la sécurité de l’Europe qui est en cause et tout le monde cette
fois-ci, contrairement à la Libye, semble l’avoir bien compris.
S’il y a une défaillance c’est bien celle de l’Union en tant que
telle, à commencer par le non emploi des "battle
groups". Mais c’est un sujet complexe qui mérite de plus amples
réflexions. Comme toujours, à défaut d’agir l’Europe paie : 172 millions
d’euros d’aide humanitaire, 50 millions d’euros pour la MISMA, qui s’ajoutent
aux 660 millions d’euros affectés ces cinq dernières années à des projets de
développement dans le Sahel.
La question est donc de savoir ce qu’est l’Europe de la défense et
ce qu’elle doit être demain. Nous y travaillons au Sénat. Un groupe de travail
a été mis en place, que nous co-présidons Jacques Gautier, Xavier Pintat, André
Vallini et moi-même. Ce groupe rendra ses conclusions au plus tard en juin
prochain, suffisamment en avance pour que, le cas échéant, le gouvernement en
tienne compte pour le sommet européen de décembre prochain.
3) Le dernier Livre blanc de
la Défense (2008) remettait clairement en cause la présence militaire française
en Afrique. Or, c'est aujourd'hui bien l'Afrique qui est au cœur des
préoccupations et des déploiements français. Quel rôle la France doit-elle y
jouer ?
Sénateur Jacques Gautier : je ne crois pas que l’on puisse
dire que le précédent Livre blanc remettait en cause la présence militaire en
Afrique. Mais c’est vrai qu’il lui accordait une importance moindre par rapport
à d’autres régions du monde et en conséquence prévoyait la réduction du nombre
de points d’appui de quatre à deux. Heureusement, sur ce point il n’a pas eu le
temps d’être mis en œuvre.
La France doit reconsidérer son rôle en Afrique. Nous avons avec un
grand nombre de pays de ce continent une longue histoire et souvent une belle
histoire. Nous n’avons pas découvert les Africains à mesure de l’augmentation
de nos besoins énergétiques. Nous avons beaucoup investi depuis les
indépendances dans l’éducation, la santé, les infrastructures, la gouvernance.
Parfois nous avons eu de belles réussites, quelques fois nous avons connu des
échecs, mais toujours nous avons essayé.
Aujourd’hui l’Afrique est convoitée, désirée. La France n’a aucune
raison de s’en retirer et n’a pas à avoir honte de son passé. Quant à son rôle
en Afrique, il dépendra entièrement de la volonté de nos amis africains.
L’Europe ne peut se désintéresser de l’Afrique, en particulier du
Sahel, pas plus qu’elle ne peut se désintéresser de la rive sud de la
méditerranée. Là encore, ce sont des sujets sur lesquels nous travaillons
activement au Sénat : trois groupes de travail ont été mis en place sur
ces sujets.
4) Depuis plusieurs mois, des
bruits couraient sur la réduction des moyens militaires français notamment dans
le cadre de l'élaboration du prochain Livre Blanc. Réduction d'effectifs ou de
capacités, la France s'est pourtant retrouvée en quelques semaines engagées sur
plusieurs fronts : Mali mais aussi Somalie, RDC, Afghanistan encore ou lutte
contre la piraterie dans la corne de l'Afrique... et force est de constater que
tout le spectre des capacités est engagé. Ces dernières semaines risquent-elles
de modifier l'élaboration du Livre Blanc et la Loi de programmation à suivre?
Sénateur Daniel Reiner : un Livre blanc est une équation à
trois inconnues qu’il faut résoudre du mieux possible. Il y a d’abord les
menaces. Nous constatons que les menaces traditionnelles perdurent voire
changent de forme alors que de nouvelles apparaissent, je pense en particulier
à la cyberdéfense. Face à ces menaces, l’outil militaire dont nous disposons
est parfois inadapté et il faut construire ou acquérir de nouveaux équipements.
Deuxième inconnue, les ambitions de défense, qui restent peu ou prou
inchangées. Nous avons toujours l’ambition de faire respecter nos espaces de
souveraineté, notre espace maritime en particulier, mais aussi notre espace
aérien et notre espace exo-atmosphérique. La France conserve également
l’ambition d’intervenir seule quand c’est nécessaire on coalition chaque fois
que c’est possible. Enfin, quant aux moyens, ce n’est un secret pour
personne : ils vont diminuer, ou dans le meilleur des cas rester stables.
Face à cette équation, les événements du Mali seront nécessairement
pris en compte. Mais on ne peut pas non plus abandonner la vision stratégique
de long terme qui doit être celle des rédacteurs du Livre blanc, au profit du
quotidien. Faute de quoi, on ne construira pas l’outil de défense dont notre
pays à besoin.
5) L'opération en Libye ou
celle aujourd'hui au Mali ont mis en avant les lacunes capacitaires des armées
françaises : transport, ravitaillement, drones, renseignement... Quel constat
dressez-vous et quelles solutions y apporter ?
Sénateur Jacques Gautier : ces lacunes capacitaires sont connues et
reconnues depuis l’opération Harmattan. Certaines sont en passe d’être
comblées. C’est le cas en matière de transport puisque l’A400M devrait
commencer à arriver dans les forces dès cette année et le ravitailleur et
transporteur stratégique, le MRTT, devrait être commandé dès cette année
également. S’agissant des drones, en particulier les drones MALE, le ministre
de la défense devrait prendre une décision avant l'été, le temps presse. Vous
savez que le Sénat a beaucoup travaillé sur ce sujet et nos positions n’ont pas
varié : il faut dissocier les besoins opérationnels des préoccupations de
politique industrielle. Cela veut dire acheter au plus vite un minimum de
drones américains Reaper, en les francisant à minima, pour équiper les forces
armées françaises qui en ont un urgent besoin. Mais cela veut également dire
mettre en place une feuille de route financièrement soutenable et techniquement
réaliste pour remettre les industriels européens dans le jeu pour les drones de
3ème génération.
Dans d’autres domaines, je pense aux satellites d’observation ou
d’écoute, il faut impérativement que nous trouvions les voies et moyens
d’acquérir les capacités qui nous font défaut. Il est probable que nous n’y
arriverons pas seuls et qu’il faudra coordonner nos efforts. C’est là toute la
difficulté car les autres grands pays européens subissent comme nous la crise
et ne ressentent pas le besoin opérationnel de façon aussi forte que nous. C’est
pourquoi je souhaite que le gouvernement conduise une réflexion sur les
capitaux immobilisés de façon improductive dans les entreprises de défense. Il
est certainement possible de céder sur le marché, au moment opportun, des
participations qui permettraient de financer utilement les différents
programmes d’équipement des forces. L’échec de la fusion EADS-BAE a montré que
l’Allemagne avait eu plus d’influence que la France, alors qu’elle ne détenait
aucune action dans l’entreprise et que la France en détenait 15 %. Il n’est nul
besoin pour l’Etat de détenir le capital des entreprises de défense pour faire
obstacle à des décisions qu’il jugerait contraire à ses intérêts.
6) L’État français n'a jamais
été aussi endetté, la crise économique semble s'être durablement installée.
Pourtant les ambitions diplomatiques et militaires françaises apparaissent
aujourd'hui fortes. Paris a-t-il les moyens de ses ambitions?
Sénateur Daniel Reiner :
la France a toujours entendu occuper une place particulière dans le
concert des nations et, jusqu’à présent, s’est donné les moyens d’y parvenir. Ceci
étant il existe souvent un décalage entre les ambitions et les moyens. Il
suffit pour s’en convaincre d’examiner l’exécution des lois de programmation
militaire. Depuis qu’elles existent, aucune de ces lois n’a été exécutée
conformément au vote du Parlement. Je vous renvoie sur ce point au dernier
rapport public de la Cour des comptes en juin 2012.
L’objectif de ce Livre blanc est précisément de
pouvoir donner naissance à une loi de programmation militaire réaliste et donc
réalisable. En conséquence, il faudra que le Premier ministre,
"responsable de la politique de défense" aux termes de l’article 21
de la Constitution, détermine un équilibre réaliste entre nos ambitions de
défense et les moyens de nos forces. Sans aucun doute, la tâche n’a jamais été
aussi difficile. Nous verrons dans les mois qui viennent les solutions retenues
pour y parvenir.