Par le Sénateur Jacques Gautier
Jeudi 16 juin - 9 h 30
Participation à la première table ronde : contexte géopolitique des opérations aériennes
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,
Afin de préparer cette table ronde, je me suis replongé dans le “concept de l’armée de l’air” et les propos du Général Stéphane Abrial qui, en 2006, définissait l’armée de l’air de la façon suivante : “l’armée de l’air sert à explorer la troisième dimension pour garantir la protection de nos concitoyens, pour soutenir l’action d’un décideur politique, pour participer à des engagements militaires en offrant de produire une gamme originale d’effets dans un cadre interministériel ou interarmées”. Je serais tenté de dire que tout y est. Néanmoins, je ne voudrais pas vous priver d’un discours et tenterai donc un propos que j’articulerai autour de trois mots, qui me serviront comme autant de balises de navigation pour ordonner mes idées. Ces mots sont : “quotidien” ; “continuum” et “liberté d’action”.
Commençons par le premier : quotidien.
Si ce mot m’est venu à l’esprit, c’est parce qu’en lisant le sujet de cette table ronde : contexte géopolitique des opérations aériennes, j’ai traduit mentalement l’expression “opérations aériennes” par “opérations extérieures” et j’ai tout de suite pensé à l’action de nos forces dans l’ancienne Yougoslavie, en Afghanistan et en Libye.
Or ce serait évidemment par trop réducteur. Les opérations aériennes, c’est tous les jours – “H-24”. C’est tous les jours dans l’entraînement bien sûr car nos aviateurs ne seraient pas capables de faire ce qu’ils font en Afghanistan ou en Libye, sans un entraînement intensif, qui commence dès l’école, dès les premiers vols sur alphajet.
Mais au-delà, je dirai que le premier rôle, le premier devoir, la première opération d’une armée de l’air, c’est de garantir de protéger le territoire national, aussi bien dans sa dimension terrestre et que dans sa dimension maritime, et de protéger les flux civils et les réseaux qui le traversent.
La première opération d’une armée de l’air, tous les jours de l’année, toutes les années, c’est d’assurer la surveillance et la maîtrise de l’espace aérien d’identifier les 10 000 aéronefs qui survolent quotidiennement la France, d’être prête à intervenir pour les aider en cas de problèmes, de s’assurer de leurs intentions en cas de doutes, et les empêcher de nuire en cas de besoin, comme par exemple ces avions de tourisme qui s’égarent régulièrement du côté de Cherbourg, pour tenter de voler des images de nos installations sensibles. A l’autre bout du spectre, la première opération aérienne, c’est de tenir l’alerte nucléaire et l’alerte aérienne tout court. Tous les jours, tout le temps.
N’oublions pas qu’en 2001, le 11 septembre, par temps clair et dégagé, une organisation terroriste jusqu’alors quasiment inconnue du grand public s’est transformée en puissance aérienne en détournant des avions de ligne américains et en les fracassant contre les symboles de la puissance américaine dans les conditions que l’on sait. N’oublions pas qu’il y a quelques mois, en novembre 2010, les nations alliées de l’OTAN, réunies à Lisbonne, prenant acte de la prolifération de la menace balistique ont décidé de développer leur capacité à protéger leurs populations et leurs territoires contre une attaque de missiles balistiques, et d’en faire, je cite : “un des éléments centraux de notre défense collective, qui contribue à la sécurité, indivisible, de l’Alliance”.
Le premier enseignement que je tirerais donc des vingt dernières années, c’est que l’armée de l’air contribue de façon quotidienne et décisive à l’exercice par l’Etat du monopole de la violence légitime dans son ciel et à l’utilisation des ressources offertes par la troisième dimension.
Il faut pour cela que nous lui en donnions les moyens, je pense en particulier à la rénovation du système de commandement et de contrôle des opérations aérospatiales SCOA et au report de sa modernisation que je regrette beaucoup.
Ce qui m’amène à mon deuxième mot : continuum. La maîtrise de l’espace aérien ne s’arrête pas à l’atmosphère. En vertu d’un décret de 1975, modifié en 1994, l’armée de l’air a pour mission de garantir la souveraineté et la liberté d’action dans l’espace aérien national, de surveiller les approches aériennes du territoire, du sol jusqu’à l’espace. Cette mission permanente suppose de pouvoir s’adapter à tout type de menace. Les vitesses d’évolution des intercepteurs peuvent par exemple être très faibles, et il faudra alors des hélicoptères pour les intercepter tels que ceux de l’escadron qui veille à la protection de l’espace aérien au dessus de la capitale.
Or, trop souvent par le passé, nous avons pensé uniquement les opérations aériennes en termes d’aviation de combat ou d’aviation de transport.
Nous avons négligé l’espace – ou plus exactement les moyens militaires spatiaux. Nous tardons à remplacer nos satellites d’observation au risque de rupture capacitaire. Le successeur d’HELIOS B – Musis n’a toujours pas été lancé. Pour l’observation électromagnétique – CERES – de même que pour l’alerte avancée le successeur du démonstrateur Spirale, nous prenons du retard.
Et de la même façon, nous avons négligé l’utilisation des drones dans l’exercice de la puissance aérienne. Les drones MALE en particulier. C’est une grande leçon, un grand enseignement du passé et une source de réflexion pour le futur. De ce point de vue, certains ici connaissent mes positions, je vous en ferai grâce. Je dirai simplement qu’il faut savoir parfois dissocier les enjeux industriels, des enjeux opérationnels et ne pas essayer de courir tous les lièvres à la fois.
Nos troupes ont besoin de capacités ISR en Libye. Et elles en ont besoin maintenant. Pas dans trois ans. Or il n’y a pas trente six façons d’y arriver. Tout ceci pour dire que les opérations aériennes s’inscrivent dans ce que j’appellerai un continuum capacitaire qui va de l’avion d’entraînement, jusqu’à l’armement, en passant par le pod qui permet la désignation.
Ce qui m’amène à mon troisième et dernier mot : la liberté d’action.
L’armée de l’air apporte aux décideurs politiques que nous sommes deux grands avantages.
Le premier est celui de la flexibilité. Elle offre des possibilités précieuses d’appui des initiatives politiques et diplomatiques et s’intègre dans une « diplomatie coercitive » qui fait appel à un usage maîtrisé de la force. C’est le cas en Libye. Le but n’est pas de conquérir, ni de détruire, mais d’interdire le massacre de populations civiles et d’entrer en négociation pour obtenir le départ du Colonel Quadafi.
Cette diplomatie coercitive peut s’exercer de manière graduelle, sur la durée comme au Kosovo en 1999, ou de manière ponctuelle par des attaques brèves, mais ciblées, comme ce fut le cas, en tous cas pour nous Français, lors de la première guerre du Golfe.
En outre, l’intervention aérienne présente l’avantage d’être réversible, car son empreinte logistique est faible. Elle peut être interrompue à tout moment, dès lors que les objectifs qui ont motivé son emploi ont été atteints et cela en fait un outil très précieux.
Le second avantage de l’arme aérienne est l’ubiquité, c'est-à-dire la capacité qu’elle offre à nos autorités politiques d’intervenir en tous points du globe, avec des délais de mise en œuvre très brefs.
Avons-nous besoin de renseignement en Afrique Sub-saharienne ? C’est possible, sans nécessairement risquer des moyens ou des hommes dans une manœuvre de renseignement dont l’échec pourrait avoir des conséquences significatives.
C’est possible bien sûr, à condition de s’en être donné les moyens préalablement et de ne pas bricoler comme on le fait trop souvent, avec les moyens du bord, même si parfois le bricolage atteint des niveaux élevés dans l’art de la guerre et suscite l’admiration des professionnels.
Là encore, il est grand temps de moderniser nos ravitailleurs et de passer enfin, l’appel d’offres du programme MRTT. Excusez ce tropisme capacitaire, mais je pense qu’il faut toujours en matière de défense, comme ailleurs, proportionner ses ambitions à ses moyens. Avec des moyens de l’ordre de 1,6 % du PIB, on ne peut pas avoir des ambitions qui restent inchangées. Cette situation ne peut perdurer et il nous faut trouver les voies et les moyens de faire autrement.
J’en ai terminé. Les enseignements que je tire sont donc les suivants : l’armée de l’air est un des instruments les plus précieux qui soit dans la conduite des affaires internationales. Mais pour pouvoir jouer son rôle, il faut que nous lui en donnions les moyens.
Je vous remercie de votre attention.