Monsieur le Chef d'État Major de l'armée de l'air,
Monsieur le Président,
Messieurs les Parlementaires,
Messieurs les Officiers Généraux,
Mesdames, Messieurs les Présidents et Directeurs,
Mesdames, Messieurs les Officiers,
Mesdames, Messieurs,
Vous m'avez demandé d'intervenir sur la question qui nous réunit aujourd'hui « Garantir à la France une puissance aérienne de premier rang ».
Jean-claude Viollet vient de vous présenter le détail et la philosophie de cette journée de réflexion et je peux donc « jeter dans la mare » quelques pavés pour alimenter nos débats, au travers de 5 observations qui conduisent à autant de questions.
Première observation : la maîtrise du ciel et de l'espace est au cœur de l'art de la guerre contemporaine. Sans elle toute conquête est périlleuse, toute défense est impossible. Si la puissance aérienne est donc une clé essentielle de la guerre, la question n'est pas de savoir s'il faut garantir à la France une puissance aérienne de premier rang mais savoir si nous voulons et si nous pouvons rester une puissance de premier rang avec l'armée qui y correspond.
Dans un passé récent, un tout petit État, sans presque aucun moyen, a réfléchi à sa défense. C'était Israël et c'était Ben Gourion qui conduisait le séminaire. Il a eu le génie de penser qu'il fallait concentrer ses très faibles moyens sur le renseignement et la maîtrise aérienne.
Dans un autre registre, Auguste Comte disait déjà « qu'il faut savoir pour prévoir ; prévoir pour pouvoir ». Cette maxime s'applique aussi à l'art militaire.
La nécessité d'une puissance aérienne de premier rang est donc pour moi une évidence. Mais au-delà des radars qui détectent, des satellites qui renseignent, des avions, des drones, des hélicoptères qui interviennent dans la troisième dimension, la puissance aérienne est aussi un marqueur de la puissance technologique et industrielle d'un pays. Un pays peut être économiquement important et technologiquement avancé, mais on ne peut revendiquer une puissance de premier rang sans industrie aéronautique de défense digne de ce nom.
Pourquoi ? Parce que la R & D aéronautique militaire est une recherche de rupture par opposition à la recherche civile qui est le plus souvent une recherche incrémentale.
Tous ceux qui construisent des aéronefs militaires et tous ceux qui les font voler sont des pionniers. Il n'y aurait pas eu d'Airbus sans Concorde, et pas de Concorde sans Mirage 4. Il n'y aurait pas de fusée Ariane sans les vecteurs de la force de frappe.
Je crois que l'équation est simple : si nous sommes capables de fabriquer des avions de combat, du début jusqu'à la fin, alors nous sommes encore une grande puissance. C'est pour le rester que la Russie fait tout pour maintenir son aéronautique militaire, c'est pour le devenir que le Brésil demande des transferts technologiques.
La vraie question que nous devons donc nous poser est la suivante : voulons-nous toujours être une puissance de premier rang ?
Si nous répondons par l'affirmative, se pose alors la question suivante : comment fait-on ?
Cela m'amène naturellement à ma deuxième observation : il faut toujours se donner les moyens de ses ambitions si l'on ne veut pas être forcé de réduire ses ambitions à ses moyens.
Les moyens budgétaires, vous les connaissez. En matière d'équipement militaire ils n'ont jamais été aussi importants. Un record absolu avec 18,6 milliards d'euros en 2009 et encore 18,4 milliards en 2010. Et l'armée de l'air a eu sa part.
À l'éclairage du Livre Blanc, le Président de la République et le Gouvernement ont garanti à notre Défense, les budgets nécessaires. Les économies réalisées par l'effort consenti par nos armées sont totalement sanctuarisées et réinvesties pour améliorer la condition militaire et abonder le financement de nos équipements.
Cet effort, on le doit aussi au Ministre de la Défense Hervé Morin. Je voudrais rappeler que sans son engagement personnel depuis plus d'un an, le programme A400M que je connais particulièrement, n'aurait jamais pu aboutir. Je souhaite aussi souligner le travail des parlementaires de l'Assemblée et du Sénat qui autorisent les crédits demandés et saluer tout particulièrement mon collègue député Jean-Claude Viollet, rapporteur du budget de l'armée de l'air, qui fait partie de ces quelques parlementaires qui, par leur réflexion et leur engagement, font avancer les dossiers et soutiennent nos forces armées.
Quoiqu'il en soit, ne nous berçons pas d'illusions. La fête est finie ! Face aux difficultés de la crise et à l'endettement conséquent de notre pays, les budgets militaires vont être convoités par Bercy. Si on veut éviter que nos matériels ne jouent encore une fois le rôle de variable d'ajustement, il faut mobiliser l'armée des idées et mettre les élus de la République, le Gouvernement et le Président en situation de faire des choix éclairés.
Ma troisième observation – précisément : nous devons donc faire des choix. D’abord, nous les parlementaires, au sein du budget de l'État, et vous savez que, pour un parlementaire, il n'est pas toujours facile d'être en France l'avocat de la Défense nationale, de convaincre qu’il faut des enseignants, mais aussi des Rafales. Mais je peux vous assurer que si je le fais avec force et passion, c'est parce que je suis conscient du bien fondé de ces dépenses qui garantissent notre défense et génèrent recherches, développement technologique et emplois.
Si je défends, entre autre, la puissance aérienne c'est tout simplement parce que je crois profondément à son poids et à son utilité pour la République. Je constate, mon Général, que vous avez su développer une bonne stratégie d'influence, et vous me permettrez de saluer l'action remarquablement efficace de mon ami le Général Laurent et de ses prédécesseurs, les Généraux Adrien et Gelée, qui ont été les pionniers de la réserve citoyenne de l'armée de l'air.
Faire des choix au sein du budget de l'État sera difficile, mais il faudra également faire des choix au sein du budget de la Défense et cela est en partie votre responsabilité, sous l'autorité de vos chefs et en premier lieu du ministre. C'est un exercice difficile car il faut éviter le jeu détestable consistant à déshabiller Pierre pour habiller Paul ou au contraire d'essayer de faire plaisir à tout le monde.
Il faut penser en termes de choix et de cohérences. C'est dans ces termes que va se poser très bientôt la question du second porte-avions. La question n'est pas de savoir si nous avons besoin d'un second porte-avions. La réponse est évidemment oui puisque nous en avons déjà un, avec les immobilisations que l'on connaît. La question qui va se poser, et j'ai noté que le Chef d'État Major de la Marine Nationale l'Amiral Forissier l'a déjà évoqué, est : avons-nous les moyens d'un second porte-avions, sans hypothéquer les autres capacités de notre armée et, notamment, de notre marine ? Une des pistes, vous le savez, serait de préserver ce second porte-avions en lui donnant une dimension bilatérale ou européenne.
Les choix sont donc douloureux, et c'est souvent pour cela qu'on évite d'en faire. Au niveau de l'État, il n'y a pas de pire choix que de ne pas en faire.
Cela m'amène à ma quatrième observation : à moyens budgétaires constants, voire décroissants, si on veut continuer à faire au moins autant, il faut être plus pertinents et mieux organisés. Je sais que les militaires ont déjà beaucoup donné dans ce domaine avec le Livre Blanc et la RGPP. Je sais aussi que les bases de défense suscitent beaucoup d'interrogations dans les forces armées. Mais lorsqu'on y travaille sans a priori et avec pragmatisme, c'est une bonne chose. En particulier pour l'armée de l'air, le nombre de bases était exagérément important et ne correspondait plus à un besoin opérationnel. Réduire ce nombre doit donc permettre de dégager des marges. N'en déplaise à nos élus locaux, dont je fais partie, la mission des forces est de défendre le territoire, pas de l'aménager. Il fallait donc le faire. C'est en cours. Restons-en là !
Cinquième observation : après la réorganisation, la coopération. C'est à l'évidence l'idée que l'on peut faire à plusieurs ce que l'on ne peut plus faire tout seul. C'est la belle idée de l'Europe de la Défense. Voilà les mots magiques prononcés. Mais, que met-on derrière ? S'agit-il d'une alliance militaire ? Elle existe déjà et s'appelle l'OTAN. Il est clair qu'on ne va pas en reconstruire une autre. Notre pays vient de réintégrer la structure du commandement intégré de l'OTAN et je voudrais, à distance, saluer le Général Abrial qui assure avec des moyens anormalement limités, le service de l'un des postes les plus difficiles avec dans le collimateur la rénovation du concept stratégique de l'alliance.
Alors, s'agit-il d'une intégration des forces ?
Peut-on envisager un groupe aéronaval franco-britannique comme il existe un pool de transport militaire européen et qu'il existe une brigade franco-allemande ?
C'est sans doute une piste de réflexion. D'ailleurs, dans quelques instants, je vais devoir vous quitter pour me rendre à l'école des pilotes d'hélicoptères franco-allemande du Luc qui me semble être un exemple de cette intégration.
Mais, inutile de rêver. Il s'agit d'une voie pour l’instant obstruée. Sans pouvoir décisionnel véritable, il n'y aura pas de mutualisation de l'effort de défense européen et nous serons condamnés à porter seuls, avec les Britanniques, mais chacun de son côté, nos ambitions de puissance et notre soif de souveraineté.
À défaut d'intégration militaire, il y a bien la coopération industrielle européenne. Or, telle que nous l'avons pratiqué jusqu'à présent, force est de constater que c'est forcément plus cher et forcément plus long. Voyez les coûts comparés du Rafale et de l'Eurofighter, d’autant que l’Eurofighter est loin d’être un avion omnirôle et d’offrir les capacités d’emplois du Rafale.
Si l'on veut que la coopération industrielle se traduise par des économies d'échelle, alors il faut, avec nos partenaires, repenser notre façon de faire et abandonner la règle « du juste retour » telle qu'elle est appliquée. En sommes-nous capables ? Je ne le sais pas. Heureusement, je constate que l'on assiste à un début de nouveau type de coopération industrielle, qui n'est pas imposée par les États mais librement forgée par les industriels, basée essentiellement sur l'addition des compétences. Je crois que le projet Neuron en est un exemple qui mérite réflexion.
Vous me permettrez d'aborder un programme qui me tient à cœur. Il est nécessaire de doter notre pays et donc l'armée de l'air d'un drone mâle (certainement armé) qui permette de satisfaire la première fonction stratégique définie par le Livre Blanc : « connaissance et anticipation ».
Vous savez que, dans ce domaine, 3 et bientôt 4 drones Harfang ne permettent qu'un service à minima jusqu'en 2015/2016 et je veux souligner l'engagement et l'efficacité des unités de l'armée de l'air qui ont procédé au déploiement opérationnel de l'Harfang à Bagram.
Mais, que voulons-nous pour l'avenir au-delà de 2016 ou 2018 ? Plusieurs pays y réfléchissent, chacun de leur côté, et en France, deux groupes industriels proposent des projets très différents.
Là aussi, nous devons faire des choix :
- Respecter un calendrier contraint et choisir obligatoirement un appareil dérivé d'une cellule existante, c'est par exemple le SDM de Dassault Thales sur une base du Héron TP Israélien.
- Privilégier une toute nouvelle génération, en cours de conception, et portant des perspectives capacitaires et technologiques importantes liées à une réelle montée en puissance de l'autonomie industrielle européenne face au retard énorme qui est le notre par rapport aux États-Unis ou à Israël.
Dans ce cas, deux projets s'offrent à nous : les projets Talarion d'Eads et le Mantis de BAE Systems.
La LPM 2009/2014 n'a prévu que 275 millions d'euros pour les drones, y compris les drones de contact (DRAC) enfin en cours de déploiement en Afghanistan et les drones tactiques successeurs du Sperwer de l'armée de terre, peut-être à voilure tournante, pour répondre à la fois aux besoins de celle-ci et de la marine.
Cette somme est insuffisante et nous attendons toujours un comité ministériel d'investissement pour prendre des décisions. J’attends du Ministère de la Défense, de la DGA et de l' EMA que, dans les mois qui viennent, des décisions soient prises sur le drone mâle et que le choix ayant été fait, les crédits correspondants soient dégagés, année après année, y compris, si nécessaire, avec un achat sur étagère pour combler un éventuel trou capacitaire si nous devions choisir un drone haute performance de type Talarion ou Mantis.
Je souhaite que chacun assume sa responsabilité.
Dans ces domaines, il faut être capable de se remettre en cause. Vous l'avez fait au travers de la transformation des armées, en particulier de la transformation de l'armée de l'air.
Nous devons réfléchir avec nos industriels car nous ne sauverons pas une seconde fois le soldat Eads.
J'en profite pour dire que nous avons en France des ingénieurs de talent, formés aux plus grandes écoles, mais nous avons aussi des entrepreneurs de génie qui, dans de petites PME, sont capables d'inventer l'avenir. Il faut les respecter, les intégrer, les pousser et les mettre en valeur, pas les exploiter et les décourager en leur infligeant des délais de paiement irresponsables.
Les relations entre les PME, les grandes entreprises et la DGA ne sont pas suffisamment bonnes et cela nuit gravement à la santé de notre industrie de Défense. Nous ne laisserons pas cette situation s'envenimer.
Avant de conclure, je livre à votre sagacité une question : il se dit que l'armée de l'air Israélienne surclasse l'armée de l'air Française, de même que toutes les armées de l'air Européennes. En juin 2009 la revue DSI titrait : « Heyl Ha'Avir » : la meilleure force aérienne au monde ? Je ne sais pas si cela est vrai. Vous en débattrez peut-être. Autorisez-moi simplement à poser la question : pourquoi 64 millions de Français, 460 millions d'Européens sont-ils incapables de faire aussi bien que 7,4 millions d'Israéliens ? Peut-être leurs décideurs ont-ils trouvé les leviers de la puissance et de l'efficacité.
Une dernière flèche avant de terminer. Nous aurons la chance d'accueillir tout à l'heure le Général Brady, Commandant de l'US Air Forces en Europe.
Comme vous le savez, Eads-Northrop risque de renoncer à participer à la nouvelle mise en concurrence pour la fourniture à l’US Air Forces des ravitailleurs, alors même que, de l’avis unanime des spécialistes, elle dispose du meilleur produit et pour preuve, à remporté le précédent appel d’offres. Dans cette bataille juridique et économique, les sénateurs Américains des États concernés ont joué un rôle déterminant. Alors je me pose la question, est-ce que au fond, le meilleur moyen pour la France et l’Europe de « garantir une puissance aérienne de premier rang » ne serait pas de renforcer ses moyens de lobbying auprès du Sénat Américain ?
Je crois vous avoir parlé à cœur ouvert. Nous devons tous ensemble nous poser les bonnes questions si nous voulons avoir une chance d'y apporter les bonnes réponses. Pour emprunter une image marine « Il n'est pas de vent favorable à celui qui ne sait pas où il va ».
Je vous remercie de votre attention et vous souhaite à tous de fructueux débats.